Contexte
Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) est un enfant du peuple de Besançon : fils d'un tonnelier et d'une cuisinière, il garde les vaches, puis devient ouvrier typographe. Il apprend seul le latin, le grec et l'hébreu en composant des livres. Une bourse de l'académie de Besançon lui permet d'étudier à Paris.
Son premier grand livre paraît en 1840, sous la monarchie de Juillet, quand la bourgeoisie des banquiers règne et que les ouvriers des villes vivent dans une misère noire. Proudhon examine ce que les révolutions de 1789 et de 1830 ont laissé intact : la souveraineté, l'inégalité des fortunes et la propriété. C'est dans ce livre qu'il écrit, pour la première fois dans l'histoire, « je suis anarchiste ».
La thèse
La propriété, au sens du droit romain (le droit d'user et d'abuser d'une chose, et d'en tirer un revenu sans travailler), n'a aucun fondement solide. La justice exige l'égalité des droits ; la propriété, qui la contredit, doit disparaître. La célèbre formule « la propriété, c'est le vol » est le point d'arrivée d'une démonstration, pas un slogan lancé au hasard.
Le plan du livre
- La méthode. Proudhon veut examiner les principes au lieu de les accepter par tradition. Il distingue le progrès, qui aménage, de la révolution, qui change les idées de fond. 1789 et 1830 ont été des progrès, pas des révolutions.
- Possession et propriété. C'est la distinction clé du livre. La possession, c'est l'usage de ce dont on a besoin pour vivre et travailler : la maison qu'on habite, le champ qu'on cultive. La propriété, c'est le droit d'exclure les autres et de tirer une rente de ce qu'on n'utilise pas soi-même.
- L'occupation ne fonde pas la propriété : si chacun ne peut occuper qu'une place, et si les nouvelles et nouveaux venus ont droit à la leur, l'occupation conduit à l'égalité des possessions.
- Le travail ne la fonde pas non plus. Le travail crée un droit sur le produit, pas sur la terre. Et comme tout travail est collectif, il conduit lui aussi à l'égalité.
- La force collective. Deux cents grenadiers dressent un obélisque en quelques heures ; un seul n'y arriverait jamais en deux cents jours. Le patron paie deux cents salaires individuels et empoche gratuitement la force qui naît de leur coopération. C'est l'idée la plus profonde du livre.
- La propriété est impossible. Par une série de raisonnements, y compris des calculs sur la rente et l'intérêt, Proudhon montre que le revenu sans travail ronge peu à peu la société qui le paie.
- Une troisième forme de société, ni communauté forcée ni propriété : la liberté avec l'égalité. Il l'appelle anarchie, c'est-à-dire absence de maître.
Quelques images
- Les droits de liberté, d'égalité et de sûreté ne se négocient pas. La propriété, elle, est sans cesse rognée par l'impôt et les expropriations : preuve qu'elle n'est pas un droit du même ordre.
- Le naufragé repoussé de la barque par celui qui s'y trouve déjà : c'est le propriétaire face au prolétaire.
Débats et limites
- Proudhon n'est pas communiste. Il défend la petite possession, l'échange et le crédit gratuit, ce qu'on appellera le mutuellisme. Les anarchistes suivants, comme Kropotkine, iront plus loin vers la mise en commun.
- Marx salue le livre en 1845, puis rompt violemment avec Proudhon en 1847 dans Misère de la philosophie. Leur querelle annonce la grande séparation entre socialistes autoritaires et libertaires.
- Le côté sombre. Proudhon a écrit des pages franchement misogynes (la femme serait faite pour le foyer) et, dans ses carnets privés, des lignes antisémites. Dès 1857, l'anarchiste Joseph Déjacque le lui reproche publiquement : voir De l'être-humain mâle et femelle. On peut lire Proudhon sans rien lui pardonner de cela.
Et aujourd'hui ?
La différence entre possession et propriété éclaire beaucoup de luttes actuelles : logements vides pendant que des gens dorment dehors, terres agricoles achetées pour spéculer, plateformes qui encaissent la valeur du travail de milliers de personnes. L'idée de « force collective » non payée aide aussi à comprendre les profits tirés des communs, du logiciel libre aux données que nous produisons chaque jour.
À retenir
- Possession (l'usage) n'est pas propriété (le droit de rente et d'exclusion).
- Le patron s'approprie gratuitement la force qui naît du travail en commun.
- Le premier livre où quelqu'un se revendique anarchiste.
- Un texte long et argumentatif : commence par les deux premiers chapitres.
Le texte complet est sur Mamie Commune. Lire en ligne ou ouvrir le PDF.
Sources et pour aller plus loin
Le texte original
- Le texte complet sur Mamie Commune, à lire en ligne ou en PDF.
- « Qu'est-ce que la propriété ? » sur la Bibliothèque anarchiste : le texte intégral, aussi en PDF et en livre numérique (EPUB).
Lire
- L'Anarchisme, Édouard Jourdain, La Découverte, collection Repères, 2013.Une introduction courte et claire, avec une large place pour Proudhon.
- Ni Dieu ni maître. Anthologie de l'anarchisme, Daniel Guérin, La Découverte.Les meilleures pages de Proudhon, avec une présentation.
- Idée générale de la Révolution et La DémocratieNos fiches sur deux autres livres de Proudhon.
Sur le web
- Le livre sur WikipédiaPlan, réception, la querelle avec Marx.
- Pierre-Joseph Proudhon sur WikipédiaSa vie, ses prisons, son mutuellisme, ses zones d'ombre.
Fiche de lecture rédigée par Mamie Commune d'après les textes de la Bibliothèque anarchiste francophone. Cette fiche est libre de reproduction.