Contexte
Kropotkine publie ce texte en 1889, puis en brochure. Il répond à une question que lui posent de jeunes militantes et militants : si la morale officielle n'est qu'un masque religieux et bourgeois, pourquoi être moral ? Pourquoi ne pas faire tout ce qui nous plaît, même aux dépens des autres ? Certains, à l'époque, poussent l'individualisme jusqu'au mépris d'autrui.
Kropotkine s'appuie sur les philosophes utilitaristes anglais, sur Darwin et surtout sur le jeune philosophe Jean-Marie Guyau, auteur d'une Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction (1885). Il consacrera la fin de sa vie à un grand livre sur l'éthique, resté inachevé.
La thèse
La morale n'a besoin ni de Dieu, ni de loi, ni d'État. C'est un fait naturel, fondé sur la sympathie et l'entraide, qu'on observe déjà chez les animaux sociaux. Une morale anarchiste n'ordonne rien : elle constate et conseille.
Les idées, dans l'ordre
- Les époques de remise en cause des valeurs établies sont celles où le sens moral progresse le plus. Douter n'est pas se perdre.
- Le plaisir et la peine. Même les actes les plus généreux suivent la recherche du plaisir et la fuite de la peine : on aide parce qu'on souffrirait de ne pas aider.
- Les animaux sociaux distinguent eux aussi ce qui sert ou nuit au groupe. Les fourmis, les oiseaux, les singes pratiquent l'entraide.
- De la sympathie à l'habitude. La sympathie devient habitude par la vie en commun ; l'entraide aide plus à survivre que la concurrence.
- Le cœur de l'anarchie : traiter les autres comme on veut être traité. Donc ne pas gouverner, ne pas tromper, ne pas exploiter. C'est le principe d'égalité, appliqué à la vie quotidienne.
- Ni sanction ni obligation. Pas de punition, pas de commandement : des conseils, et la liberté de combattre ce qui nous nuit.
- Le sommet de la morale est un trop-plein de vie, d'intelligence et d'énergie qui pousse à donner sans compter.
- Égoïsme et altruisme ne s'opposent pas : à long terme, l'intérêt de chacune et celui de toutes et tous se rejoignent.
Kropotkine conclut par un appel : « Sois fort ! Déborde d'énergie passionnelle et intellectuelle, et tu déverseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d'action ! »
Débats et limites
- La nature comme modèle ? Fonder la morale sur la biologie est risqué : d'autres y ont trouvé la loi du plus fort. Kropotkine montre surtout que la nature ne dit pas que cela.
- Et le mal ? Le texte parle peu de la cruauté, de la jalousie, du goût de dominer. Malatesta dira que la morale est un choix, pas une loi naturelle : voir Les anarchistes et le sentiment moral.
Et aujourd'hui ?
Les recherches en éthologie et en psychologie ont largement confirmé l'importance de l'empathie et de la coopération chez les animaux et chez les jeunes enfants. Dans les collectifs militants, la question reste concrète : comment régler un conflit, réagir à une violence, prendre soin les uns des autres sans police ni tribunal ? On parle aujourd'hui de « justice transformatrice ».
À retenir
- La morale vient d'en bas, pas d'en haut.
- L'égalité pratique en est le principe.
- Vivre pleinement, c'est mettre sa force au service des autres.
Le texte complet est sur Mamie Commune. Lire en ligne ou ouvrir le PDF.
Sources et pour aller plus loin
Le texte original
- Le texte complet sur Mamie Commune, à lire en ligne ou en PDF.
- « La Morale anarchiste » sur la Bibliothèque anarchiste : le texte intégral, aussi en PDF et en livre numérique (EPUB).
Lire
- L'Entraide, un facteur de l'évolutionNotre fiche : la base scientifique de cette morale.
- Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, Jean-Marie Guyau, 1885.Le livre qui a inspiré Kropotkine, toujours réédité.
Sur le web
- Pierre Kropotkine sur WikipédiaSa vie et ses livres.
Fiche de lecture rédigée par Mamie Commune d'après les textes de la Bibliothèque anarchiste francophone. Cette fiche est libre de reproduction.