Contexte
Kropotkine écrit ces chapitres entre 1886 et 1891 pour ses journaux Le Révolté puis La Révolte, depuis son exil de Londres. Ils sont réunis en livre en 1892, avec une préface d'Élisée Reclus. L'Europe sort d'une longue crise économique ; les luttes ouvrières montent, et la journée de huit heures devient la grande revendication du 1er Mai.
Le livre ne se contente pas de critiquer : Kropotkine y décrit concrètement ce que ferait une révolution victorieuse pour nourrir, loger et vêtir tout le monde dès le premier jour. Il sera traduit dans des dizaines de langues et lu par des générations de militantes et militants, de l'Espagne à la Chine.
La thèse
Les sociétés modernes produisent déjà assez pour assurer l'aisance de toutes et tous. La misère vient de l'appropriation privée des moyens de production. Il faut les mettre en commun, sans État : c'est le communisme anarchiste, où chacune et chacun prend selon ses besoins.
Les idées
- Nos richesses : terres défrichées, routes, machines, villes et savoirs sont l'œuvre de générations entières. Personne ne peut dire « ceci est à moi seul ». Comment mesurer la part du mineur, de l'ingénieur, de l'inventeur mort il y a un siècle ?
- L'aisance pour tous : la productivité progresse plus vite que la population, mais les propriétaires freinent la production pour tenir les prix. Kropotkine oppose le droit à l'aisance au « droit au travail », qui ne fait qu'enfermer dans le salariat.
- Le communisme anarchiste. Beaucoup de choses sont déjà gratuites : routes, ponts, bibliothèques, écoles, fontaines. On peut étendre ce principe : prendre au tas ce qui abonde, rationner équitablement ce qui manque, en servant d'abord les enfants, les malades et les personnes âgées.
- Contre le salariat révolutionnaire. Payer chacun selon ses heures de travail, avec des « bons de travail », comme le veulent les collectivistes, recréerait les inégalités et les comptables.
- L'expropriation doit être générale : terre, usines, logements. Une expropriation partielle échouerait, car tout se tient.
- Les besoins concrets. Le livre détaille les vivres (organiser le ravitaillement des villes), le logement (réquisitionner les logements vides et les répartir quartier par quartier), le vêtement, puis le luxe, les arts et le temps libre.
- Le travail agréable. Ateliers aérés, machines pour les tâches pénibles, demi-journée de travail : quand chacun travaille, il suffit de quelques heures par jour.
- La libre entente : des milliers d'associations volontaires (sociétés de sauvetage, compagnies de chemins de fer européennes, Croix-Rouge) prouvent qu'on coordonne déjà sans gouvernement.
- L'agriculture intensive et la décentralisation : en cultivant mieux et près des villes, chaque région peut se nourrir elle-même.
Débats et limites
- L'abondance, vraiment ? Kropotkine pense la nature presque inépuisable. Aujourd'hui, avec la crise écologique, on se demande plutôt comment bien vivre avec moins. Son idée de produire près des besoins, à petite échelle, reste pourtant très moderne.
- Et ceux qui ne veulent pas travailler ? Kropotkine répond par la pression amicale et le plaisir du travail choisi. Les critiques trouvent cela optimiste.
- Le passage à l'acte : l'expropriation générale suppose une révolution victorieuse dans tout un pays, ce qui ne s'est presque jamais produit (sauf, en partie, en Espagne en 1936).
Et aujourd'hui ?
La gratuité revient dans le débat public : transports gratuits dans des dizaines de villes, cantines gratuites, idée d'une sécurité sociale de l'alimentation, logiciels libres, savoirs en libre accès. Les réquisitions de logements vides, les cantines populaires et les jardins partagés reprennent concrètement les chapitres de Kropotkine sur le logement et les vivres.
À retenir
- La richesse est collective, son appropriation est privée.
- Le droit à l'aisance plutôt que le droit au travail.
- Prendre au tas ce qui abonde, rationner ce qui manque.
- Un des livres les plus traduits de l'histoire de l'anarchisme.
Le texte complet est sur Mamie Commune. Lire en ligne ou ouvrir le PDF.
Sources et pour aller plus loin
Le texte original
- Le texte complet sur Mamie Commune, à lire en ligne ou en PDF.
- « La Conquête du pain » sur la Bibliothèque anarchiste : le texte intégral, aussi en PDF et en livre numérique (EPUB).
Lire
- Champs, usines et ateliersNotre fiche : la suite, sur la production décentralisée.
- Communisme et anarchieNotre fiche : pourquoi le communisme doit être libertaire.
- L'Entraide, l'autre loi de la jungle, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, Les Liens qui libèrent, 2017.La coopération vue par la biologie d'aujourd'hui.
Sur le web
- La Conquête du pain sur WikipédiaLe plan du livre et son influence.
- Le communisme libertaireL'idée et ses mises en pratique.
Fiche de lecture rédigée par Mamie Commune d'après les textes de la Bibliothèque anarchiste francophone. Cette fiche est libre de reproduction.