Contexte
En 1888, le biologiste Thomas Huxley, grand défenseur de Darwin, publie un article qui décrit la nature comme un combat de gladiateurs, chacun contre tous. Le « darwinisme social » est à la mode : il sert à justifier la concurrence économique, la colonisation et la misère des pauvres, présentée comme naturelle.
Kropotkine, géographe et naturaliste qui a observé pendant des années la faune de Sibérie, répond par une série d'articles dans la revue britannique The Nineteenth Century, entre 1890 et 1896. Il s'appuie aussi sur un zoologiste russe, Karl Kessler, qui avait parlé dès 1880 d'une « loi de l'aide mutuelle ». Le livre paraît en 1902 et est traduit en français en 1906.
La thèse
L'entraide n'est pas seulement de la sympathie : c'est un instinct de solidarité qui permet aux espèces de survivre et de progresser. Dans l'évolution, il pèse davantage que la concurrence entre individus d'une même espèce. Les espèces les plus « aptes » sont souvent les plus sociables.
Les idées, dans l'ordre
- Relire Darwin. La « lutte pour l'existence » a été lue de façon trop étroite, bien au-delà de ce qu'écrivait Darwin lui-même, qui parlait aussi des instincts sociaux.
- Ce qu'il a vu en Sibérie. Le froid, la neige et la rareté pèsent bien plus que la compétition entre animaux de même espèce. Face à ces dangers, ils se regroupent.
- Les insectes sociaux. Fourmis et abeilles partagent la nourriture et se défendent ensemble.
- Les oiseaux chassent en groupe, se relaient pour surveiller et migrent ensemble.
- Les mammifères. Troupeaux, hardes et meutes dominent ; la vie solitaire est l'exception.
- La sociabilité paie. La vie sociale allonge la vie, protège les petits et développe l'intelligence.
- Chez les humains, le livre suit l'entraide à travers l'histoire : clans, communes villageoises, cités et guildes du Moyen Âge, et jusqu'aux syndicats, sociétés de secours mutuels, sauveteurs bénévoles et voisinages de son temps.
Débats et limites
- Des exemples parfois idéalisés, surtout dans les chapitres sur l'histoire humaine.
- Le débat scientifique a continué tout le XXe siècle : la biologie a longtemps préféré l'image du « gène égoïste ». Elle redonne aujourd'hui une grande place à la coopération, à la symbiose et à l'altruisme.
- La nature n'est pas une morale. Que l'entraide soit naturelle ne suffit pas à dire qu'elle est bonne ; c'est un choix politique de la cultiver.
Et aujourd'hui ?
Le livre a connu une nouvelle jeunesse : en biologie (l'un des plus grands biologistes du XXe siècle, Stephen Jay Gould, a écrit que Kropotkine « n'était pas un excentrique »), en écologie, et dans les mouvements sociaux. Pendant la pandémie de 2020, les réseaux d'entraide de quartier ont repris le mot. On parle aujourd'hui d'« aide mutuelle » pour désigner une solidarité horizontale, sans charité ni hiérarchie.
À retenir
- La coopération est une stratégie de survie, pas une faiblesse.
- La base scientifique de la critique du darwinisme social.
- Un livre devenu classique en biologie comme en politique.
Sources et pour aller plus loin
Le texte original
- « L'Entraide, un facteur de l'évolution » sur la Bibliothèque anarchiste : le texte intégral, aussi en PDF et en livre numérique (EPUB).
Lire
- L'Entraide, l'autre loi de la jungle, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, Les Liens qui libèrent, 2017.Le point sur la coopération dans la biologie d'aujourd'hui, en hommage à Kropotkine.
- La Morale anarchisteNotre fiche : la morale qui découle de l'entraide.
- La Révolution et le darwinismeNotre fiche : Jean Grave sur le même combat.
Sur le web
- Le livre sur WikipédiaSon histoire et sa postérité scientifique.
Fiche de lecture rédigée par Mamie Commune d'après les textes de la Bibliothèque anarchiste francophone. Cette fiche est libre de reproduction.