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Le criminel, c'est l'électeur !

Un pamphlet anti-électoral : en votant, le peuple choisit lui-même ses maîtres et consacre sa propre servitude.

État & pouvoirAlbert Libertad · 1906Fiche · 4 min

Contexte

Albert Libertad, de son vrai nom Joseph Albert (1875-1908), arrive à Paris à 21 ans, sans argent, les jambes paralysées depuis l'enfance : il se déplace avec des béquilles, qui lui servent aussi d'arme dans les bagarres avec la police. Orateur redouté, il fonde les « Causeries populaires », des soirées de discussion ouvertes à toutes et à tous, puis en 1905, avec Anna Mahé et d'autres, le journal hebdomadaire l'anarchie.

Ce texte paraît en 1906, l'année d'élections législatives. Le journal en tire une affiche placardée sur les murs, au milieu des affiches des candidats. Libertad est la figure centrale de l'anarchisme individualiste parisien de la Belle Époque, qui mise moins sur la révolution future que sur le changement de soi et la révolte immédiate.

La thèse

On présente le peuple comme souverain. Mais c'est lui qui, élection après élection, nomme celles et ceux qui l'oppriment. Le vrai responsable de la servitude, le « criminel », ce n'est donc pas seulement l'élu : c'est l'électeur qui lui remet son pouvoir.

Les idées, dans l'ordre

  1. Une adresse directe. Le texte tutoie l'électeur et l'accuse : tu es à la fois le souverain et la victime de toi-même.
  2. Les élus défendent leur caste. Monarchistes, républicains, socialistes : une fois élus, ils servent d'abord leur position. Le peuple le sait, s'en plaint au café, et les réélit.
  3. Le producteur dépossédé. Le travailleur fabrique toutes les richesses et ne possède rien. Police, tribunaux, impôts, loyers, chômage, caserne : c'est pourtant lui qui fait tenir le système qui l'écrase.
  4. Le bulletin, signature de la servitude. Voter, c'est accepter tout cela et lui donner une apparence de légitimité.
  5. La comédie électorale. Les candidats flattent pour mieux duper. Si le peuple se laisse séduire, c'est qu'il n'a pas encore pris conscience de sa propre force.
  6. La sortie. Cesser de se plaindre et d'attendre un sauveur ; rejeter l'autorité ; agir par soi-même, ici et maintenant.

Débats et limites

  • Un mépris qui peut blesser. À force d'accuser « le troupeau », le texte risque de mépriser celles et ceux qu'il veut réveiller. D'autres anarchistes, comme Malatesta, préfèrent convaincre que culpabiliser.
  • S'abstenir ne suffit pas. Ne pas voter ne construit rien en soi. Pour Libertad, l'abstention va avec l'éducation, l'entraide et la révolte au quotidien ; sans cela, elle n'est qu'une indifférence de plus.
  • Le débat continue chez les anarchistes : certains, dans des situations exceptionnelles (Espagne 1936), ont toléré un vote ponctuel. Voir Anarchistes électoralistes de Malatesta.

Et aujourd'hui ?

L'abstention massive, le vote « contre » plutôt que « pour », la méfiance envers les élus : les constats de Libertad sont dans toutes les conversations. Sa question reste entière : si l'on ne délègue plus son pouvoir, comment l'exerce-t-on soi-même ? Assemblées, grèves, collectifs de quartier sont autant de réponses concrètes.

À retenir

  • La délégation du pouvoir est au cœur de la critique.
  • Un style volontairement brutal, typique des affiches anarchistes de la Belle Époque.
  • Refuser de voter n'a de sens que si l'on agit par ailleurs.
  • Comparer avec Malatesta, qui critique lui aussi le vote mais dans une démarche collective : L'Anarchie.

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Sources et pour aller plus loin

Le texte original

Lire

  • Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la Belle Époque, Anne Steiner, L'Échappée, 2008.Le monde de Libertad, du journal l'anarchie à la bande à Bonnot, raconté par une historienne.
  • Le Culte de la charogne, Albert Libertad, Agone.Une anthologie de ses articles.
  • Le Bétail électoral et Voter c'est abdiquerNos fiches sur deux autres textes contre le vote.

Sur le web

Fiche de lecture rédigée par Mamie Commune d'après les textes de la Bibliothèque anarchiste francophone. Cette fiche est libre de reproduction.