Contexte
Élisée Reclus (1830-1905), géographe célèbre dans toute l'Europe et ancien communard, prononce ce discours le 18 juin 1894 à Bruxelles, devant une loge maçonnique qui l'a invité sans qu'il en soit membre. Il vient d'être nommé professeur à l'Université nouvelle de Bruxelles.
Le moment est tendu. En France, une vague d'attentats anarchistes (Ravachol, Vaillant à la Chambre des députés, Henry au café Terminus) a conduit au vote des « lois scélérates », qui permettent de poursuivre toute propagande anarchiste. Une semaine plus tard, le président Sadi Carnot sera poignardé à Lyon. Reclus, homme doux et pacifique, n'en défend pas moins l'idée anarchiste devant un public bourgeois.
La thèse
L'anarchie n'est pas une chimère ni un synonyme de violence : c'est une aspiration ancienne de l'humanité, portée désormais par un mouvement conscient qui veut une société sans maîtres, fondée sur l'accord libre et l'entraide.
Les idées, dans l'ordre
- Un but clair. Les anarchistes modernes savent ce qu'ils veulent : aucun gouvernement, ni monarchique ni républicain.
- Des cousins, mais pas de pouvoir. Ils partagent des aspirations avec bien des courants (socialistes, libres penseurs, coopérateurs), mais refusent la conquête du pouvoir, qui transforme celles et ceux qui l'exercent.
- Une nouvelle morale. L'ancienne morale reposait sur la peur du gendarme et de l'enfer ; la nouvelle naît de la responsabilité et du respect mutuel.
- L'autorité s'affaiblit : la science, la pensée libre et le recul du respect pour l'État et la propriété la minent chaque jour.
- La liberté est féconde. Les périodes de liberté ont été les plus créatives de l'histoire ; l'entraide quotidienne (familles, voisinages, sociétés savantes) prouve que le projet est réaliste.
- Le vrai chaos, c'est l'ordre actuel : misère au milieu de l'abondance, guerres, répression.
- La haine engendre la haine. Les défenseurs de l'ordre, au fond peu convaincus, finiront par céder devant une idée juste.
Débats et limites
- Un discours très optimiste, qui parie sur la victoire inévitable des idées justes.
- Le silence sur les attentats. Reclus ne les condamne pas ouvertement, par solidarité avec des camarades traqués. D'autres anarchistes, à la même époque, prennent clairement leurs distances.
Et aujourd'hui ?
Le mot « anarchie » sert encore, dans les médias, à dire « désordre ». Le discours de Reclus reste une excellente façon de retourner l'accusation : quel ordre peut se dire ordonné quand il laisse des gens mourir de faim ou de froid à côté de logements vides ?
À retenir
- Vouloir le bien commun sans vouloir le pouvoir.
- L'anarchie se pratique déjà dans la vie ordinaire.
- Une morale de choix libre, pas d'obéissance.
Le texte complet est sur Mamie Commune. Lire en ligne ou ouvrir le PDF.
Sources et pour aller plus loin
Le texte original
- Le texte complet sur Mamie Commune, à lire en ligne ou en PDF.
- « L'Anarchie » sur la Bibliothèque anarchiste : le texte intégral, aussi en PDF et en livre numérique (EPUB).
Lire
- Les Anarchistes contre la République, Vivien Bouhey, Presses universitaires de Rennes, 2008.L'histoire du mouvement anarchiste français dans les années des attentats.
- Les Lois scélératesNotre fiche sur la répression de ces années-là.
Sur le web
- Élisée Reclus sur WikipédiaSa vie et son œuvre.
- Les lois scélératesLe contexte de 1893-1894.
Fiche de lecture rédigée par Mamie Commune d'après les textes de la Bibliothèque anarchiste francophone. Cette fiche est libre de reproduction.