Contexte
Étienne de La Boétie (1530-1563) est un jeune juriste du Périgord, futur magistrat au parlement de Bordeaux et grand ami de Montaigne. Il écrit ce discours très jeune, entre 16 et 25 ans selon les sources, vers le milieu du XVIe siècle. La France sort d'une révolte contre l'impôt du sel, la gabelle, écrasée en 1548 dans le sang à Bordeaux.
Le texte circule d'abord en copies manuscrites. Des protestants en publient un extrait en 1574, puis le texte entier en 1576, sous le titre de combat Le Contr'Un : après le massacre de la Saint-Barthélemy, ils cherchent des arguments contre le roi. Montaigne, gêné par cet usage, renonce à l'insérer dans ses Essais.
La Boétie ne cherche pas le meilleur régime politique. Il pose une question plus dérangeante : comment un million de personnes peuvent-elles se laisser dominer par une seule, qui n'a que deux yeux, deux mains et un seul corps ?
La thèse
Le tyran n'a de pouvoir que celui qu'on lui donne. La servitude repose sur le consentement, pas sur une force irrésistible. Que le peuple cesse de le soutenir, sans même le frapper, et il s'effondre de lui-même, comme un colosse dont on retire le socle.
« Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. »
Les idées, dans l'ordre
- L'étonnement. La peur ou la faiblesse ne suffisent pas à expliquer qu'une foule obéisse à un seul. Si mille personnes n'osent pas affronter un seul homme, ce n'est plus de la lâcheté : c'est un mystère qu'il faut comprendre.
- La nature. Les humains naissent égaux et libres, faits pour vivre en compagnie et en amitié. Même les animaux se débattent quand on les met en cage. La soumission n'est pas naturelle : c'est une dégradation.
- Trois sortes de tyrans. Élus par le peuple, conquérants par les armes ou héritiers par la naissance : tous finissent par gouverner de la même façon, car ils traitent le peuple comme leur propriété.
- L'habitude, première cause. Celles et ceux qui naissent sous le joug prennent la servitude pour l'état normal des choses. On ne regrette pas une liberté qu'on n'a jamais connue. L'éducation enracine cette habitude.
- Les divertissements. Le pouvoir endort le peuple avec des jeux, des fêtes, des distributions de vin et de blé. La Boétie cite le roi Cyrus, qui pacifie la ville de Sardes en y ouvrant des maisons de jeu et des lieux de plaisir.
- La mise en scène. Les rois s'entourent de mystère, se font passer pour des êtres à part, s'appuient sur la religion. Le spectacle du pouvoir fait partie du pouvoir.
- La chaîne des complices. C'est le ressort décisif. Le tyran tient par cinq ou six favoris, qui en tiennent six cents, qui en tiennent six mille, chacun profitant d'une part du butin. Toute une pyramide de gens a intérêt à ce que l'ordre dure.
- Le malheur des courtisans. Les favoris perdent eux aussi leur liberté : ils vivent dans la peur, devinent les désirs du maître, finissent souvent ruinés. Aucune amitié n'est possible avec un tyran, car l'amitié suppose l'égalité.
Comment il le montre
La Boétie accumule les exemples tirés de l'Antiquité : les Spartiates qui refusent de s'agenouiller devant le roi des Perses, Néron pleuré par le peuple de Rome qu'il a pourtant martyrisé, les empereurs qui achètent la paix avec du pain et des jeux. Il parle par images : la branche qui sèche quand la sève ne monte plus, le feu qui s'éteint faute de bois. Le style est oral, celui d'un discours qu'on lit à voix haute.
Débats et limites
- Un humaniste, pas un anarchiste. La Boétie a servi l'État toute sa courte vie. Il ne propose ni révolution ni société sans gouvernement : son texte est une question, pas un programme.
- Le consentement, ou la contrainte ? On lui reproche parfois de rendre les victimes responsables de leur sort. La faim, la police et la prison ne sont pas qu'une affaire d'habitude. Les anarchistes ont repris l'idée en la complétant : il faut aussi détruire les conditions matérielles de la soumission.
- Le « malencontre ». La Boétie parle d'un accident, une « malencontre », qui aurait fait perdre aux humains leur liberté première. L'anthropologue Pierre Clastres a relu ce mot à la lumière des sociétés sans État qu'il étudiait en Amérique du Sud.
Et aujourd'hui ?
L'idée que tout pouvoir repose sur la coopération de celles et ceux qui obéissent est au cœur de la grève, du boycott et de la désobéissance civile. Quand les cheminotes et cheminots s'arrêtent, les trains ne roulent plus ; quand des soldats refusent de tirer, un régime tombe. La « chaîne des complices » décrit aussi très bien les réseaux d'intérêts autour des pouvoirs actuels.
À retenir
- Le pouvoir vient d'en bas : l'obéissance de chacune et de chacun le fait exister.
- Se libérer ne demande pas d'abord de frapper, mais de refuser de servir.
- Habitude, divertissement et réseau de complices expliquent la servitude.
- Un texte du XVIe siècle devenu une référence de la désobéissance civile et de l'anarchisme.
Sources et pour aller plus loin
Le texte original
- « Discours de la servitude volontaire » sur la Bibliothèque anarchiste : le texte intégral, aussi en PDF et en livre numérique (EPUB).
Lire
- Le Discours de la servitude volontaire, édition établie par Miguel Abensour, Payot, Petite Bibliothèque Payot.Le texte en français modernisé, suivi d'essais de Pierre Clastres (« Liberté, malencontre, innommable ») et Claude Lefort.
- La Société contre l'État, Pierre Clastres, Éditions de Minuit, 1974.Des sociétés qui s'organisent pour empêcher qu'un chef ne devienne un maître.
- Ni Dieu ni maître. Anthologie de l'anarchisme, Daniel Guérin, La Découverte.L'anthologie de référence, qui fait de La Boétie un précurseur.
Sur le web
- Le Discours sur WikipédiaHistoire des éditions et de la réception du texte.
- Étienne de La Boétie sur WikipédiaSa vie, son amitié avec Montaigne.
- La désobéissance civileCe que d'autres ont fait de l'idée, de Thoreau à aujourd'hui.
Fiche de lecture rédigée par Mamie Commune d'après les textes de la Bibliothèque anarchiste francophone. Cette fiche est libre de reproduction.